Une bannière au vent

Enième dispute. Une de celles qui me plaisent le moins. Pour la majorité d'entre elles, je me réfugie simplement dans le placard qui me sert de chambre, et j'écoute. Je connais les mots, les reproches, les voix envinées par cœur.
Bien que je n'aie pas l'âge de l'être, le cynisme me ronge toujours plus, jours après jours. À 5 ans, j'ai été placé en famille d'accueil. Cause : père violent et alcoolique, mère instable. Bon bagage de début de vie pour un enfant d'immigrés en région parisienne. Famille d'accueil, un homme et une femme, bien sous tous rapports, des travails respectables, une petite maison en Bretagne, à une dizaine de minutes à pieds de l'océan Atlantique. Bien sous tous rapports, ou presque. Vers mes 13 ans, l'homme a perdu son travail. Impossible d'en trouver un autre. L'oisiveté l'a rendu acariâtre et agressif. Il a commencé à boire. Sa femme travaillait plus dur que jamais, mais, fatalement, la maison est devenue trop grande pour notre pauvreté. La pauvreté fait se recroqueviller, marcher en regardant ses pieds. Elle pousse à prendre moins de place, à devenir invisible. Nous avons donc déménagé dans un appartement exigu, mais toujours proche de la mer.
Pour éviter les disputes familiales, je me réfugiais à son bord, souvent les larmes aux joues et les poings serrés. Mon regard se perdait des heures durant dans ses formes toujours changeantes, j'avais fini par l'appréhender, par la comprendre, du moins autant que possible pour un humain. Mâchoires serrées, je me suis endurci, j'ai développé mon cynisme et l'humour noir qui va avec, j'ai commencé à créer des scènes sur des feuilles de papier. Morbides.
Mais ce soir, ce n'est pas une dispute habituelle. Ce soir, en plus des cris, j'entends les coups. La chair contre les murs, la chair contre la chair, qui cogne, qui frappe, qui claque. Qui souffre...
J'attrape mon pull et mes clefs, enfile mes chaussures, et sors, en claquant la porte derrière moi. Dévale les 6 étages, enfile mon pull, je mets la capuche et je cours à en perdre haleine sous la pluie, contre le vent. Les rues sont vides, l'éclairage orange est faible. Une bannière mal accrochée annonçant une grande action de la SPA il y a trois semaines claque dans le vent marin, ajoutant à mon sentiment de solitude et à l'apparente désolation de la ville. L'odeur d'iode monte dans mes narines, remplit ma boîte crânienne. J'entends le bruit des vagues, puis vois l'immense masse noire qui me fait face. Je m'arrête quelques instants, le souffle court, une douleur intense dans ma poitrine. Je contemple la plage, le ciel sans étoiles, la mer est haute.
J'enlève mes chaussures, puis mes chaussettes. Le sable mouillé me colle à la plante des pieds, glisse entre mes orteils. Je marche, je marche. Je sais qu'un jour, j'attraperai le couteau sur la table basse, entre le saucisson et les canettes vides de bière. Je me dirigerai vers l'homme, et planterai mon couteau dans son œil gauche, jusqu'à la garde. Je marche, je marche. L'eau me lèche les chevilles, puis les mollets. Les genoux. Elle est glaciale. Bas-ventre, nombril. Poitrine. Épaules. Une vague arrive et m'engloutit, tout entier. Les yeux fermés, mes pieds se décollent du sol, je dérive.
Que la mer m'emmène où elle le souhaite, après tout, c'est toujours elle qui finit par gagner. Elle est Puissance.
Mjmlkjrg
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J’espère très très fort que c’est vraiment de la fiction…
<3
Tes textes sont toujours des claques, des vraies claques dans la gueule à encaisser. J’aime ta manière d’écrire. La force des mots et la violence qu’elle renvoie me perturbent.
La puissance de tes textes est assez percutante. Mais les mots justes ne viennent pas pour décrire les sensations qu’ils m’inspirent.
@Red : j’espère aussi que ce n’est que de la fiction, mais il me semble que des pères, d’adoption ou pas, qui battent des mères, d’adoption ou pas, c’est de la réalité, malheureusement… :-/
@Juls et @Caro : merci =)
Une telle douleur peut elle être fictive ?. P***** comme @red j’espère que oui.
Bien sûr, malheureusement, on sait bien que ça existe. Mais j’espère que ça ne t’est pas arrivé personnellement.